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Destination 2030 : Contribution pour un territoire numérique

mercredi 8 août 2012, par sarah

Destination 2030 est le programme prospectif de la CARENE, la Communauté d’Agglomération de la région Nazairienne. Cette contribution répond à un appel du Conseil de Développement de la CARENE où Sarah Trichet-Allaire siège en tant que citoyenne volontaire.

10 juin 2030, 8h30.

- En route pour le dernier cours avant les vacances ! lance Ada en finissant son petit déjeuner.

ZX-38, son assistant personnel, vérifie les horaires du bus Hélyce pour elle et lui envoie les prochains passages à l’arrêt le plus proche. ZX-38 pourrait se connecter sur le site de la STRAN, mais Ada lui a demandé d’utiliser plutôt un site développé avec ses amis de la licence Informatique. Depuis que les données publiques sont devenues entièrement ouvertes [1], les applications pour consulter les horaires se sont multipliées. Leur site internet permet de connaître en temps réel les prochains horaires de bus en fonction de la position géographique donnée par un Galileo [2]. ZX-38, suivant ce qu’il sait d’Ada, désactive aussitôt la fonction de géolocalisation. Elle n’aime pas l’idée que son ordiphone la trace dans tous ses déplacements. Certaines personnes aiment bien ça, mais globalement, elle trouve que c’est plutôt inutile.

L’usage des téléphones portables est devenu bien moins courant qu’il y a 20 ans. Lassés de devoir en changer tous les ans, les gens les ont remplacés petit à petit par des mini-ordinateurs appelées ordiphone. En plus des appels téléphoniques, possibles grâce à des applications de « voix sur IP » [3], ils permettent tous les usages d’un ordinateur. Non seulement ils sont plus solides, mais ils se réparent beaucoup plus facilement [4]. Et les réparations en tout genre sont devenues monnaie courante avec l’émergence des Bricolabs [5] dans l’agglomération.

Les bornes WiFi gratuites de la CARENE couvrant tout le territoire, la connexion à internet est très facile et permet aux ordiphones d’avoir une couverture aussi bonne que celle des téléphones. Contrairement aux détracteurs de cette idée qui est apparue il y a 10 ans, le taux d’ondes par habitant est bien moins élevé qu’auparavant. En effet, la presque totalité des logements équipés de connexion internet avait une connexion WiFi ouverte. Ainsi, chaque appartement était exposé aux ondes des voisins sans pouvoir s’y connecter. Aujourd’hui, la connexion internet partagée et mutualisée permet d’éviter cela dans l’espace public. Quant aux écoles et bâtiments publiques, ils sont équipés exclusivement en filaire, grâce à une grande opération « Le WiFi dans la rue, pas dans les bâtiments ». Pourquoi se faire inonder d’ondes électro-magnétiques quand des câbles réseau rendent le même service ?

De plus, les émissions d’ondes de téléphonie mobile ont drastiquement diminuées, respectant la norme des 0,6V/m, grâce à l’équipement d’antennes moins puissantes et plus nombreuses [6]. De toute façon, les nouvelles normes plus restrictives rendaient obligatoire la mutualisation et le changement de certains équipements.

Sur le chemin de l’arrêt de bus, Ada converse avec ZX-38.

- Tu es dans la fenêtre de dépôt de candidature pour le poste d’activation numérique. Souhaites-tu l’envoyer maintenant ?
- Ok. Relis-moi la lettre de motivation.
- « Madame, Monsieur, je vous envoie... »

Ada écoute la voix robotique de ZX-38 lui lire la lettre qu’il a lui-même composé. Elle l’interrompt pour faire quelques ajouts puis lui fait envoyer sa candidature. ZX-38 pourrait avoir une voix et un prénom humains, mais Ada préfère savoir qu’elle a affaire à un cyborg. C’est lui qui se charge de toutes ses tâches personnelles, sociales et professionnelles sur le réseau internet. Les trop nombreuses sollicitations et démarches ont rendus ces assistants quasi-obligatoires, au moins pour les personnes ayant une vie sociale numérique intense.

Cela permet de se protéger des grandes entreprises qui collectent de nombreuses informations personnelles. Certains services, parfois même publics, revendent des données à des industries spécialisées qui s’en serve pour la publicité et la communication. Le mouvement de l’OpenData, ce n’est pas que pour les citoyens, mais aussi pour les entreprises ! Et parfois, cela peut être intéressant. C’est là que les cyborgs deviennent essentiels : ils permettent de faire un tri entre ce qui est utile ou pas. Évidemment, il faut un peu de temps pour que les cyborgs sachent vraiment la différence entre une information pertinente ou pas. Mais en quelques semaines, c’est réglé, et ensuite, cela permet vraiment de dégager du temps à partager avec ses amis, sa famille, ou à s’investir dans les associations et la vie démocratique via les conseils de quartier, le conseil de développement, ou encore les contributions sur le site interactif de la CARENE.

Les cyborgs, développés initialement par des hackers [7], ont rapidement été adoptés par l’ensemble de la population, devenant de véritables compagnons de vie numérique. Ils sont personnalisés en fonction d’un profil type à la création, puis un algorithme d’apprentissage artificielle affine le comportement virtuel. Ils répondent à certains courriels automatiquement, ou bien sollicitent la personne humaine lorsque c’est nécessaire, parfois en priorisant les tâches.

En montant dans le bus, ZX-38 lui envoie une alerte. Si elle s’arrête sur le chemin, elle pourra passer chez un adhérent de l’association Lien Élémenterre [8] pour prendre un plant de tomate et le déposer chez un autre adhérent qui habite près de la fac. C’est sur son trajet, et ZX-38 a calculé que cela ne lui prendrait que 11,32 minutes de plus – sans compter le temps à discuter, évidemment ! Ada est membre de l’association depuis maintenant plusieurs années. Elle ne fait pas trop de potager, et n’a pas de jardin à prêter, mais rend volontiers ce genre de services. Cela permet parfois de profiter des jardins des adhérents avec qui elle s’entend le mieux. C’est le cas de Jérôme, justement, et Ada fait ce détour avec plaisir. Malgré la différence d’âge (Jérôme approche les 80 ans), ils s’entendent bien, tous les deux. Ils ne se serait jamais rencontrés sans cette association.

- Alors, Ada, tu veux venir voir les abeilles de ma nouvelle ruche ?
- Désolée, mais je dois aller à mon cours de Réseaux. On présente les PiratesBox que nous avons monté.
- Les Pirates Box ? Vous allez naviguer sur la mer dans des boites ? », plaisante Jérôme.
- Mais non, c’est pour se connecter à internet ! On peut les déposer dans n’importe quel endroit, on appuie sur un bouton, et hop, on ouvre un accès internet pour tout le monde. On peut l’utiliser dans un bar, par exemple, qui veut faire un événement une fois mais ne pas inonder ses clients d’ondes tous les jours.
- Ouais, c’est pas ça qui aidera mes abeilles à fabrique du miel...
- N’empêche, tu as beau critiquer tout ce qui touche de près ou de loin aux ordinateurs, c’est ça qui m’a permis de passer aujourd’hui prendre ton plant de tomate. Et si je suis prise cet été, je te montrerai comment mettre tes ruches sur une carte de la CARENE !

Ada ne s’inquiète pas trop pour son embauche. Avec la réduction drastique du temps de travail, les congés estivaux sont beaucoup plus longs, et il y a assez de postes pour les étudiants qui veulent augmenter un peu leur revenu d’autonomie, versé automatiquement à chaque personne en étude. Et c’est un travail qu’elle a déjà fait l’été dernier.

Les activateurs numériques, embauchés par la CARENE, accompagnent les personnes qui souhaitent collaborer aux outils participatifs du territoire mais qui ne savent pas encore comment s’y prendre.

Elle se souvient de cette dame qui avait fait des recherches généalogiques sur les familles malouines et qui voulait les mettre en ligne : un sacré travail ! Elles y avaient passé plusieurs jours, puis d’autres personnes ont apporté leur pierre pendant l’année. Aujourd’hui, le nombre d’informations avait doublé, et plusieurs autres collectivités avaient contactées Ada pour la remercier de son travail. Elle avait écrit spécialement un logiciel permettant de remplir facilement un arbre généalogique, bien sûr sous licence libre. Ainsi, elle n’a pas besoin de répondre aux sollicitations des personnes souhaitant utiliser son travail pour leur collectivité : ils téléchargent l’application eux-mêmes. De toute façon, elle n’aurait jamais eu le temps de répondre à tout le monde, et c’est toujours intéressant à mettre sur son CV.

Elle espère qu’elle rencontrera encore des personnes avec des projets intéressants. Il n’y a rien de plus difficile que de recevoir des personnes qui pensent maîtriser l’informatique parce qu’ils utilisent un réseau social quotidiennement.

Il a fallu du temps pour décréter que la fracture numérique ne concernait pas seulement les personnes qui n’avaient pas d’outils informatiques, mais également des personnes équipés qui n’utilisent que 0,01% de leur matériel, avec un comportement entièrement passif devant l’écran.

Le plus difficile est de faire comprendre à ces personnes qu’elles sont également en fracture numérique, car elles ne savent pas se servir de toutes les possibilités qu’offrent un ordinateur et internet. C’est pour accompagner toutes ces personnes que les postes d’activation numérique ont été multipliés, et que les lieux avec des postes ouverts au public ont également fleuris.

De plus, ces lieux deviennent des vrais lieux d’échange et de lien social. Des personnes très différentes s’y côtoient et échangent des informations, des tuyaux, se donnent des coups de main.

L’entraide y est très présente, et du coup, la créativité également. D’ailleurs, les espaces de convivialité avec cafetière et petits gâteaux proposent également des panneaux couverts d’annonces de projets, de demande de collaboration, de propositions d’idées.

Et quand plusieurs personnes souhaitent travailler ensemble, des espaces sont mis à leur disposition ponctuellement pour leur projet, à condition qu’il soit publié sous licence libre. D’ailleurs, tous les espaces publiques, les collectivités, les écoles et les maisons de quartier sont équipés de systèmes d’exploitation [9] libres, et les projets développés sont tous sous licence libre.

Les problèmes de virus ont disparus, la sécurité est beaucoup plus facile à mettre en place et les économies de licence et de maintenance sont réelles. Le matériel dure plus longtemps et tout le monde est plus autonome, car le fonctionnement des logiciels est transparent.

De plus, les liens avec les autres collectivités ont été développés. Désormais, quand un nouveau logiciel est créé, ou une nouvelle fonctionnalité ajoutée, c’est partagé avec tout le territoire européen. Et chacun a le sentiment d’appartenir à une grande communauté européenne, solidaire et coopérative, tout en ayant les spécificités du territoire de la CARENE.


Cette fiction est entièrement basée sur des innovations technologiques déjà existantes ou émergentes. Elle est totalement réalisable dans les 10 ans à venir.

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Notes

[1Le mouvement d’ouverture des données publique, ou Open Data, nous vient des États-Unis d’Amérique et s’est accru considérablement depuis 10 ans. En France, le mouvement est plus récent, avec l’ouverture d’un portail national des données publiques suite à la mission Etalab de décembre 2011.

http://www.data.gouv.fr.

Plus localement, Libertic est une association nantaise pour la promotion de l’ouverture des données publiques, l’e-démocratie, le gouvernement 2.0 et l’accompagnement de notre territoire dans le développement et l’utilisation d’applications numériques d’utilité publique.

http://libertic.wordpress.com

[2Le projet Galileo est l’équivalent du système GPS (Global Positioning System) qui permet une géo-localisation grâce à des satellites. Les puces GPS n’émettent pas d’ondes, et ne font que donner une position grâce à certains satellites. Le projet Galileo, en service en 2014, souhaite donner la possibilité aux pays européens de s’affranchir des satellites américains, en lançant plusieurs satellites. Le système Galileo sera sous contrôle civil, contrairement au système GPS d’aujourd’hui. Les puces GPS, aujourd’hui, sont en vente libre à prix modique (10 €).

http://fr.wikipedia.org/wiki/Galileo_%28syst%C3%A8me_de_positionnement%29

[3Les applications de voix sur IP, ou téléphonie sur internet, sont nombreuses. La plus connue aujourd’hui est Skype, qui est un logiciel gratuit, mais propriétaire, c’est à dire dont le code source est fermé, causant des failles de sécurité – d’où l’interdiction de son installation dans de nombreux établissements publics, dont les universités. Il existe cependant d’autres logiciels libres remplissant les mêmes fonctions : QuteCom (anciennement WengoPhone), My SIP Switch, Ekiga

http://www.qutecom.com

http://www.codeplex.com/mysipswitch

http://ekiga.org

[4Les téléphones portables, comme la plupart des équipements aujourd’hui, sont non seulement fabriqués de manière à ne pas pouvoir être réparés, mais sont également conçus pour ne pas durer très longtemps. Les matériaux plastiques sont soudés ou collés, voire utilisent des vis spécifiques nécessitant des clés brevetées, comme c’est le cas (dans le secteur automobile ?). Les lave-linges, autrefois conçus pour durer 20 ans, tombent aujourd’hui en panne dans les 5 ans. C’est ce qu’on appelle l’obsolescence programmée, qui est un calcul économique afin de maintenir une consommation forte.

[5Les Bricolabs sont une forme plus citoyenne des FabLabs. La revue Ecorev « Réseau(x) et société de l’intelligence » propose plusieurs articles et références sur ces « laboratoire de fabrication » (Fabrication Laboratory)

http://bricolabs.org

http://ecorev.org/spip.php?article891

http://fablab.fr

[6La norme de 0,6V/m est le seuil d’exposition maximal au public demandé par l’association Robin des toits, s’appuyant sur la position consensuelle de tous les scientifiques indépendants. Il a déjà été appliqué en Italie (Toscane), en Autriche (Salzbourg), Espagne (Valencia).

http://www.robindestoits.org

[7Les hackers sont des amateurs (au sens de connaisseurs, ou esthètes, dont ce n’est pas le métier) militants de l’informatique et de l’électronique. À ne pas confondre avec les « crackers », qui piratent les systèmes à des fins malveillantes, et les « makers » qui sont des bricoleurs sans vision politique. Ces catégories ne sont évidemment pas si strictes, et il est difficile de séparer les « gentils » des « méchants » . Les anonymous sont justement à cette limite de la légalité, mais à des fins justifiée par une plus grande démocratie. Voir le dossier « tous pirates ! » de courrier international.

http://www.courrierinternational.com/dossier/2011/10/27/tous-pirates

Les hackers et makers se retrouvent souvent dans les hackerspaces, aussi appelé FabLab.

[8Lien ÉlémenTerre met en relation des personnes disposant d’un jardin en ville, dont elles ne s’occupent pas, avec d’autres personnes souhaitant pratiquer le jardinage.

http://lienelementerre.perso.sfr.fr

[9Le système d’exploitation est l’ensemble de logiciel installé sur un ordinateur qui permet de faire fonctionner le matériel et qui est un support pour les logiciels. Les systèmes les plus connus aujourd’hui sont Microsoft Windows, Mac OS X et GNU/Linux. Seuls ce dernier est libre. Il existe aussi des systèmes dédiés aux téléphones portables, dont les plus connus sont Androïd, Nokia Symbian et Apple iOS, mais aucun de ceux-ci ne sont libres.